Les prémices du montage au cinéma
 
 

II. Les frères Lumière


Les frères Lumière
Notre immense travail de recensement a tout d'abord commencé avec le corpus des vues Lumière, parallèlement à cet immense chantier que fut leur restauration par le Service des archives du film du Centre National de la Cinématographie - France. La tâche, bien que laborieuse, a été simplifiée par l'incroyable qualité de conservation des pellicules nitrate, ce qui a permis de dresser des résultats précis. À une époque où les consignes imposées aux opérateurs et les contraintes liées à l'appareil Lumière tendaient vers une prise continue des images à partir d'un seul et unique point de vue, il est étonnant de constater que 8,5% des vues tournées comportent des traces de fragmentation.

Proportion des vues fragmentées dans la production Lumière (1895-1905)

Années Nombre de vues produites Nombre de vues conservées Nombre de vues visionnées Nombre de vues sans fragmentation aucune Nombre de vues fragmentées % de vues fragmentées
1895 9 9 9 9 0 0,0%
1896 298 293 293 291 2 0,7%
1897 508 504 504 477 27 5,4%
1898 205 200 200 180 20 10,0%
1899 120 119 119 96 23 19,3%
1900 152 152 152 139 13 8,6%
1901 44 40 40 33 7 17,5%
1902 19 19 19 14 5 26,3%
1903 58 57 57 32 15 26,3%
1904 2 2 2 1 1 50,0%
1905 13 13 13 6 7 53,8%
Total 1428 1408 1408 1288 120 8,5%

Calculs effectués à partir de tous les films du catalogue Lumière couvrant cette période après retranchement des 20 vues non retrouvées (5 de 1896 ; 4 de 1897 ; 5 de 1898 ; 1 de 1899 ; 4 de 1901 ; 1 de 1903), mais en incluant les trois remakes du no 91 - Sortie d'usine, les deux du no 99 - Arroseur et arrosé, et celui du no 765 - Danse serpentine, ainsi que les 21 vues dites « fantasmagoriques » (nos 2001 à 2010 et 2011bis à 2021), dont nous ne tenons pas compte dans notre étude.

Les résultats de nos travaux - voir notamment l'augmentation significative de la proportion de vues fragmentées entre 1897 à 1899, une période, rappelons-le, où le « montage » n'est pas encore enregistré au rang des us et coutumes de la production cinématographique - vont ainsi à l'encontre du discours longtemps dominant sur la supposée suprématie de la stricte continuité photogrammatique, dont les bandes des premières années auraient dû, en principe, témoigner. Confrontés à un dispositif contraignant et à une longueur de pellicule fort limitée (le fameux 17 mètres des Lumière, soit 50 secondes), les cinématographistes furent nombreux à contrevenir aux règles, à manipuler et fragmenter la bande. En effet, l'arrêt-manivelle, ce que nous appelons ici la reprise, était largement pratiqué dès les tout premiers tournages.

Un premier type de hiatus : la reprise.

La reprise si elle implique nécessairement une rupture de la continuité photogrammatique, s'obtient aisément par un arrêt momentané du tournage de la part de l'opérateur. D'où sa grande utilité dans les vues prises « sur le vif ». La reprise permet en effet à l'opérateur de réagir promptement à certains problèmes pouvant surgir devant la caméra et, ainsi, « sauver » la vue, déjà très courte. Elle n'implique aucune rupture dans le support filmique lui-même, ni manipulation de la bande a posteriori. Il s'agit d'un « montage-caméra », un montage virtuel en un sens : une fois sa prise de vues entamée, l'opérateur décide inopinément d'interrompre pour quelques instants le filmage - le plus souvent sans avoir bougé sa caméra. Comme la bande n'a été ni coupée ni cassée, pareil hiatus ne laisse aucune trace tangible sur le support nitrate. L'utilisation de la reprise sera bien sûr systématisée dans les films à trucs, caractéristiques de l'œuvre de Méliès, dont le corpus Lumière offre néanmoins des exemples significatifs.

Un deuxième type de hiatus : l'aboutage.

On rencontre aussi un autre type de hiatus, qui se rapproche davantage des pratiques du montage telle qu'on l'entend aujourd'hui : l'aboutage, qui suppose une rupture non seulement de la continuité photogrammatique mais aussi de la bande elle-même, que l'on sectionne et re-soude. L'opération de re-soudage de la bande s'est manifestée dans un premier temps pour la réparation des pellicules endommagées (par exemple lors d'une rupture inopinée de la bande en cours de projection). On y a ensuite eu recours pour l'élimination des scories produites par l'arrêt-manivelle (procédé assorti, dans la plupart des cas, de plusieurs images surexposées), dotant ainsi d'une véritable collure une vue composée de deux fragments jusque là sans hiatus de bande. Cette opération de raffinement a ensuite donné lieu à une pratique délibérée de raccordement entre des fragments de pellicules distincts. Dans le corpus Lumière, 99 vues comprennent au moins un hiatus. Les 138 hiatus repérés dans ces vues se répartissant en 90 reprises et 48 aboutages. Les constatations que cette recherche a permis d'établir sur la présence relativement massive de hiatus dans la cinématographie des premiers temps obligent le chercheur à porter un regard nouveau sur les premières vues animées. L'examen attentif des vues animées mises sous observation et l'analyse du développement des figures de fragmentation et d'assemblage dans la production Lumière nous ont amenés à élaborer une terminologie qui permet de distinguer nettement ces figures de celles du montage institu- tionnel. Ils nous ont aussi amenés à proposer une typologie rigoureuse des opérations de fragmentation et d'assemblage pour chacune des trois instances impliquées dans la fabrication de la vue animée, l'opérateur, l'éditeur et l'exhibiteur. Les observations faites dans le cadre de la présente recherche soulèvent une toute nouvelle série d'interrogations eu égard à ce corpus apparemment privé d'intérêt pour le chercheur intéressé par la question du montage. En plus de nous éclairer sur les différentes pratiques de production des premiers tourneurs de manivelle, cette recherche met de l'avant certains traits essentiels de l'évolution de l'assemblage et du montage au cinéma et de l'avènement des premières pratiques qui leur sont afférentes. Quelques textes parus entre 1995 et 1999 en français, en anglais et en espagnol font état d'un premier stade de la réflexion sur le sujet des vues Lumière et des problèmes du montage (voir la bibliographie). Au-delà du premier compte rendu de la recherche sur le corpus Lumière, déjà cité, on pourra en savoir plus sur la question en consultant un texte issu d'un colloque organisé par le GRAFICS (octobre 2000). L'objectif initial de cette recherche ne saurait, bien entendu, être atteint en s'arrêtant au seul corpus Lumière. C'est pourquoi un travail de même nature a été entamé sur le corpus Edison.

I. Objectifs et problématiques      Table des matières      III. Edison Co.


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