Le bonimenteur de vues animées (1895-1930)
 
 

Le bonimenteur de vues animées (1895-1930)

Projet dirigé par André Gaudreault
En collaboration avec Germain Lacasse

 

Le « bonimenteur de vues animées » était un présentateur chargé de commenter les films à l'époque des débuts du cinéma. Longtemps oublié, il a de nouveau attiré l'attention lorsqu'a été relancée la recherche sur le cinéma des premiers temps vers 1980. Le GRAFICS a contribué de façon importante à ces recherches historiques et théoriques. Nous vous présentons dans cette section du site une introduction à l'histoire et la théorie du boniment, ainsi qu'une bibliographie des publications du GRAFICS et des autres ouvrages sur le sujet. Cette bibliographie est reproduite avec l'aimable autorisation de la direction de la revue IRIS, qui la publia en 1996 dans le No 22 de la revue.

Introduction à l'histoire et la théorie du boniment

« Vous contribuez au développement du langage universel qui a été prédit dans la Bible et qui fera de tous les humains des frères en instaurant la compréhension entre eux. Ce langage pourrait éliminer les guerres et amener le millenium. » Ces propos pour le moins enthousiastes ont été prêtés au réalisateur américain D. W. Griffith qui les aurait adressés à la comédienne Lillian Gish. Le mythe d'un langage universel échappant aux particularités des nations, des cultures ou des classes, était déjà un lieu commun dans le discours sur la photographie à la fin du 19ème siècle, et passa dans le discours sur le cinéma dès les premières projections. Une autre métaphore exprima aussi nettement le pouvoir accordé au nouveau média et est également attribuée à D. W. Griffith : le cinéma aurait permis d'achever la construction de la Tour de Babel, résolvant la « confusion des langues » qui en causa l'arrêt.

Peu après que Griffith ait proposé ces énoncés enthousiastes, ses films étaient projetés dans des salles partout dans le monde, notamment à Tokyo, où ils étaient commentés verbalement par un benshi, un commentateur ou bonimenteur de films, qui ajoutait librement ses impressions en plus de traduire en Japonais les intertitres du film. Au Québec, pourtant voisin des États-Unis par le territoire et la culture, un conférencier canadien-français, Alexandre Silvio, exécutait une performance similaire : il commentait les films en plus d'en énoncer les intertitres pourtant déjà traduits en Français. La publicité de la salle où il travaillait était d'ailleurs explicite : « Dimanche [...] on offrira d'abord une grande vue spéciale avec titres en Français qu'expliquera M. Alex Silvio. » D'autres bonimenteurs faisaient exactement comme lui puisque le Théâtre Arcade annonçait également « un film dont les sous-titres sont traduits en Français et que commente en outre un conférencier compétent ».

Le Québec n'était cependant pas un endroit marginal où survivait une pratique étrange; partout en Occident autant qu'en Orient on pouvait assister à la prestation des bonimenteurs de films : en Hollande autant qu'en Corée, en Espagne ou en Pologne aussi bien qu'en Thaïlande ou au Brésil. Ce fait avait été oublié et négligé, n'attirant que récemment l'attention des historiens. Dans le mouvement de redécouverte du cinéma des premiers temps impulsé par un symposium tenu à Brighton (Angleterre) en 1978 sous les auspices de la Fédération internationale des archives du film, les historiens se sont progressivement intéressés autant aux pratiques du cinéma qu'aux films eux-mêmes, ce qui a mené à d'importantes découvertes.

La présence d'un commentateur de films « muets » fut signalée dans plusieurs pays occidentaux; les spécialistes croyaient cependant qu'il avait été présent pendant quelques années seulement, et qu'il était définitivement disparu lorsque fut généralisée l'utilisation des intertitres. Mais l'approfondissement des recherches sur les débuts du cinéma montra qu'il y eut des bonimenteurs bien plus longtemps, et qu'il y en eut dans la plupart des pays. Les affirmations de Griffith sur le cinéma comme langage universel paraissent dès lors assez chauvines, puisque dans la plupart des pays ses propres films et les autres étaient commentés dans la langue nationale par un narrateur autochtone, qui interprétait ou en quelque sorte traduisait le film.

La réécriture de l'histoire du cinéma des premiers temps a permis d'en apprendre plus sur son activité et si son histoire reste à faire d'une façon moins empirique, il est maintenant certain qu'il a existé dans la plupart des pays, et qu'il occupa beaucoup plus d'espace et de temps qu'on ne soupçonnait. Le boniment a été une tactique d'interprétation des films non seulement dans les différentes langues nationales, mais aussi dans les multiples dialectes des minorités et même les patois de communautés particulières.

L'histoire du boniment et de son rapport avec le nouveau média peut être décrite selon des caractéristiques et une périodisation assez constantes dans l'étude des cas maintenant documentés. L'analyse a mené à l'élaboration d'une hypothèse distinguant trois phases qu'on peut énumérer comme suit : une période d'arraisonnement de l'invention par la tradition, une autre de légitimation du média par le boniment, une dernière où le boniment est supplanté par la narration proprement cinématographique et le discours qui la valorise, devenant une pratique résistante.

Dans la première phase, celle d'arraisonnement, le cinéma est intégré aux pratiques antérieures, c'est une curiosité venant améliorer les spectacles de lanterne magique, les attractions foraines et les démonstrations scientifiques. Sa portée narrative et discursive est encore faible, elle est surtout basée sur le boniment, et l'attraction en est l'aspect dominant. En Occident, le boniment était une vieille tradition théâtrale tombée en désuétude, survivant surtout dans le monde forain et souvent considérée comme vulgaire dans le discours cultivé; c'était d'autre part une pratique surtout didactique sous la forme des « conférences illustrées ». Les deux pratiques vont rapidement intégrer le cinéma des premiers temps qui va progressivement les aspirer de l'intérieur pour acquérir son autonomie.

Dans la deuxième phase, celle de légitimation, le cinéma a acquis assez d'intérêt et sa capacité narrative est suffisamment développée pour qu'il puisse constituer l'attrait principal d'un spectacle. Le boniment sert d'explication et de légitimation, est fréquemment encouragé par le discours journalistique et critique qui cherche à imposer la présence de conférenciers cultivés ayant une élocution soignée. La conférence s'impose comme tactique commerciale pour vendre des films, et comme ressource narrative pour structurer et clarifier des récits encore balbutiants. A partir du moment où elle est nécessaire au développement d'une industrie et utile à l'élaboration d'une pratique plus distinguée, elle est requise et défendue par le discours officiel, du moins celui qu'on peut lire dans les journaux et qui est propagé par les conférenciers reconnus.

Mais cette période de légitimation ne dure qu'une dizaine d'années, de 1905 à 1915 environ, de l'ouverture des nickelodeons jusqu'au début de la guerre, qui coïncide assez exactement avec l'avènement de l'institution du cinéma dans la plupart des pays producteurs. Cette coïncidence n'est probablement pas fortuite, la lutte pour la monopolisation du cinéma ayant fait partie des conflits commerciaux et territoriaux que se livraient les puissances économiques pour tenter d'établir leur hégémonie. Après cette époque le boniment, pratique trop locale susceptible de nuire à la pénétration du cinéma, est révoquée par l'industrie et par la critique, elle est associée à l'archaïsme et au manque de culture, puisque les films sont devenus « compréhensibles par les seuls yeux ».

La troisième phase correspond à l'institutionnalisation du cinéma : sont maintenant développées les figures et conventions narratives propres à celui-ci (montage, mouvements, échelle de plans, etc.) qui est aussi régi par des lois (censure, sécurité, taxes, etc.) et des usages commerciaux. Le cinéma a acquis une autonomie où la présence du bonimenteur n'est plus requise et commence à être critiquée; il est rejeté de la pratique institutionnalisée (sauf au Japon et en Union Soviétique) mais sa présence est fréquente et persistante dans des pratiques qui semblent liées à des formations sociales non dominantes : colonies des pays occidentaux, minorités nationales, et classes subalternes. Elle persiste même souvent après la commercialisation du film sonore. Elle montre les limites du projet de « langage universel » dont D. W. Griffith et certains théoriciens s'étaient fait les apologues.

Certes le cinéma, phénomène international dès son invention, a un extraordinaire effet d'homogénéisation, introduisant partout dans le monde une sorte de culture du visible qui semble vaincre tous les particularismes de langues ou de croyances. La disparition relativement rapide du bonimenteur témoigne en ce sens. Sa persistance pourrait être interprétée de la même manière, si on lui attribuait le simple rôle de lecteur ou traducteur d'intertitres : il n'aurait alors été que le simple interprète local du « langage universel ». Mais toute l'histoire du boniment résistant démontre le contraire : ce n'était pas seulement un interprète, c'était un auteur utilisant le film comme élément dans une performance à forte connotation locale. Le cas du Japon l'a bien montré, mais il s'en trouva de presque aussi éloquents en Occident, dont ceux du Québec et du Pays Bas. Ce ne sont pas des cas exceptionnels, ils ressemblent en beaucoup de points à l'histoire du boniment dans plusieurs autres pays où cette histoire est encore peu connue et mal documentée.

Bibliographie, par Germain Lacasse

Nous présentons une bibliographie des principaux livres et articles sur la question du bonimenteur. Cette liste ne comporte cependant pas les journaux et autres textes de l'époque qui fournissent souvent la documentation de base des chercheurs. Ces sources étant mentionnées dans les différents articles, nous n'avons pas cru nécessaire de les compiler ici. Sans doute faut-il préciser qu'il n'existe encore en Occident que très peu de livres consacrés exclusivement au bonimenteur de film. Ce n'est évidemment pas le cas pour le Japon, où on trouvait plusieurs livres sur le sujet dès le début du siècle, inspirant les nombreux autres textes écrits par la suite (on en trouve une liste assez détaillée dans les articles publiés par Joseph L. Anderson et mentionnés ici).

En Europe la littérature sur le boniment est cependant relativement ancienne; au 19ème siècle et peut-être avant étaient publiés des textes d'acompagnement pour projections à la lanterne magique, notamment en France et en Angleterre. Quelques lanternistes ont aussi écrit des livres sur leur pratique, où des chapitres sont consacrés au commentaire verbal (quelques-uns sont mentionnés dans la bibliographie).

Quelques conférenciers ont écrit au début du siècle des textes justifiant leur fonction et prodiguant des conseils à ceux qui l'exerçaient (ils sont mentionnés dans certains articles et leur bibliographie particulière). Le boniment de film tomba ensuite dans l'oubli pour quelques décennies. Il suscita à nouveau l'intérêt après le désormais fameux symposium de Brighton qui relança en 1978 la recherche sur les débuts du cinéma. Depuis lors plusieurs articles sont parus, dont une bonne partie était encore consacrée au Japon, et dont l'autre partie ignorait toujours la présence et la longue activité du bonimenteur dans plusieurs pays. La bibliographie est encore peu volumineuse, mais il faut signaler que ce travail du GRAFICS fut le premier effort international concerté pour approfondir la question. Malgré beaucoup d'information nouvelle, cette publication relance un défi aux chercheurs en montrant aussi que les territoires inexplorés sont bien plus nombreux qu'escompté, et que la carte des espaces connus est encore bien imprécise.

On pourra critiquer l'ethnocentrisme de cette bibliographie, constatant que la plupart des écrits sont consacrés aux pays producteurs de films même si beaucoup de traces indiquent que le boniment fut plus important chez les autres nations ou communautés. Nous souhaitons que cette lacune soit un jour corrigée par d'autres chercheurs qui, constatant l'importance du phénomène, auront approfondi et élargi la connaissance. Nous invitons les chercheurs à nous faire part de leurs commentaires et à nous communiquer toute information permettant d'améliorer la connaissance du sujet.

Publications du GRAFICS

Livres, mémoires et thèses

Gaudreault, André, et Germain Lacasse, « Le bonimenteur de vues animées », Iris, Revue de théorie de l'image et du son, No 22, Paris/Iowa City, automne 1996.

Gaudreault, André, et Frençois Jost, Le récit cinématographique, Paris, Nathan, 1990.

Gaudreault, André, Du littéraire au filmique. Système du récit, Québec/Paris, P.U.L./Méridiens Klincksieck, 1988.

Lacasse, Germain, Le bonimenteur de vues animées. Le cinéma « muet » entre tradition et modernité, Québec/Paris, Nota Bene/Méridiens Klincksieck, 2000.

Lacasse, Germain, Le bonimenteur et le cinéma oral. Le cinéma « muet » entre tradition et modernité, Thèse de doctorat, Département de littérature comparée, Université de Montréal, 1996.

Lacasse, Germain, Le bonimenteur de vues animées, Mémoire de maîtrise, Département d'histoire de l'art, Université de Montréal, 1993.

Articles de revues et chapitres d'ouvrages collectifs

Gaudreault, André, « Le retour du bonimenteur refoulé... » (où serait-ce le bonisseur-conférencier, le commentateur, le conférencier, le présentateur ou le « speacher »), Iris, No 22, Paris/Iowa City, automne 1996, pp. 17-32.

Gaudreault, André, et G. Lacasse, « L'écran ventriloque », in André Gaudreault et al., Au pays des ennemis du cinéma... Pour une nouvelle histoire des débuts du cinéma au Québec, Québec, Nuit blanche éditeur, 1996, pp. 137-154.

Gaudreault, André, « L'extranéité du cinéma des premiers temps : bilan et perspectives de recherche », in Jean A. Gili et al. (éd.), Les vingt premières années du cinéma français, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle/AFRHC, 1995, pp. 15-28.

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Gaudreault, André, et Germain Lacasse, « L'écran ventriloque », 24 Images, No 65, Montréal, 1993, pp. 41-44.

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