Concepts associés - Cinéma oral
C’est
Germain Lacasse qui propose le concept de « cinéma oral » pour caractériser en fait le médium convoqué par le dispositif du cinéma bonimenté, c'est à dire lorsqu’un film muet était commenté en direct par un bonimenteur devant des spectateurs.
Ce qu’il importe de bien saisir ici, c’est que ce dispositif du cinéma bonimenté permet en fait l’expression d’une forme différente de cinéma, le cinéma oral, qui se caractérise par la possibilité que s’y tienne une performance, qui rassemble le bonimenteur, le film muet et son public.
De fait, le cinéma oral n’est pas simplement une forme de cinéma particulière où image et parole sont liés d’une façon inhabituelle : parce que la modalité du lien entre film, parole et public est fondamentalement différente, le cinéma oral est en quelque sorte un média autre que le cinéma, de nature différente, et dont l’élément essentiel est la performance, laquelle, comme le rappelle d’ailleurs Zumthor, n’est pas liée de façon automatique à l’oralité :
Les règles en effet de la performance, régissant à la fois le temps, le lieu, la finalité de la transmission, l’action du locuteur et, dans une grande mesure, la réponse du public, importent à la communication autant, sinon plus, que les règles textuelles mises en œuvre dans la séquence des phrases : de celles-ci, elles engendrent le contexte réel et déterminent finalement la portée. (Zumthor, 1990 : 32-33)
La performance, donc, consiste en la coprésence et la mise en interaction des différentes composantes du spectacle cinématographique bonimenté ; c’est l’oralité qui, dans ce contexte précis, la rend possible.
De par ses caractéristiques spécifiques, le cinéma oral implique nécessairement des enjeux esthétiques et socioculturels à la fois caractéristiques et intimement liés : la performance permet en fait une appropriation et une re-création, au niveau local, du discours et du sens du film projeté, et cette re-création est le fait du bonimenteur et du public tout à la fois : ensemble, ils assistent au spectacle tout autant qu’ils le font.
Le sens, la forme et la portée du spectacle cinématographique sont donc fortement contextualisés, éphémères et variables, faisant l’objet d’une négociation collective. De fait, le discours et la signification véhiculés par un film se trouvent donc, lorsqu’il y a boniment, arraisonnés par le public local ; mais au-delà, c’est le métadiscours véhiculé par le médium lui même, le cinéma, qui se trouve négocié localement, de façon sans cesse renouvelée.
Le cinéma oral, en tant que médium, constitue donc un lieu privilégié, et non pas obligé, pour l’expression et l’affirmation de sensibilités culturelles minoritaires, qui trouvent dans le dispositif du cinéma bonimenté une manière d’aborder des discours hégémoniques qui leur sont imposés et dont l’élaboration leur échappe habituellement. La survivance et les séquelles de pratiques bonimentées particulières après 1915 dénotent d’ailleurs, dans les cultures où elles se tiennent, une volonté délibérée de résister à l’institutionnalisation des formes cinématographiques et à leurs discours :
Ces pratiques marginalisées proposaient une autre perception du cinéma : une expérience de type théâtral, où l’interprétation est partiellement confiée à des acteurs présents, où le public peut exprimer des réponses qui sont entendues ; c’est également une situation où il y a interlocution, où la performance est souvent liée à des préoccupations locales et traduite selon une pragmatique particulière variant selon la composition de l’auditoire. On peut synthétiser les caractéristiques de cette expérience par l’expression « cinéma oral », ou cinéma de l’oralité. La persistance de ces pratiques dans certaines sociétés ou communautés particulières montre que celles-ci appréciaient cette expérience autant que l’autre, ou même la préféraient ; il paraît donc justifié de parler de résistance à l’institution.